EDITO

Jean Joël Le Chapelain

Votre scène nationale a dû une nouvelle fois, pour des raisons économiques, réduire son soutien à la création et consacrer l’essentiel de ses moyens à la diffusion, face visible et émergée du programme du théâtre, pour maintenir une saison, malgré tout, significative de la vitalité du moment.

Par manque de production, beaucoup de projets n’ont pu voir le jour, des vies personnelles d’artistes et de techniciens du spectacle, premières victimes des baisses de crédits ont été bousculées et précarisées, comme le sont celles des agents du théâtre, objets de la restructuration imposée par la réduction des  dotations des collectivités locales en 2014 et 2015.

Le nécessaire réalisme de gestion, imposé par ces circonstances, ne se substitue pas, cependant, à l’optimiste de la volonté qui porte  des ambitions lucides, déterminées, réfléchies et généreuses pour nos concitoyens. Les valeurs deux fois séculaires de liberté, de fraternité, d’égalité, attachées à la République, conservent un sens profondément moderne, dans les premiers pas socialement et politiquement bousculés du nouveau siècle.  

Cet esprit de serviteurs d’une cause plus grande que soi anime de nombreux créateurs qui attendent le soutien de  l’institution pour accompagner l’émergence d’œuvres nouvelles, encourager leurs projets et faciliter la rencontre des publics avec les arts du sensible.

S’ils sont porteurs d’espoirs, fabriquant d’utopies joyeuses ou tragiques, poètes inspirant le désirable autant que les fictions gratuites, beaucoup d’artistes exposent les élans, les envies de changement en révélant sur la scène les fractures du temps, les tragédies de l’intime comme  les déchirures des peuples. Autant de marques facilement décelables dans notre quotidien, traversé de conflits, de violences, de révoltes ou d’espérances, symptômes d’une époque en quête de nouvelles perspectives.

Avec une grande variété d’approches, cette nouvelle saison illustre cette complexité aux accents politiques, poétiques, écologiques, sociaux…. Des artistes essentiels s’en emparent pour questionner notamment la démocratie : pour la deuxième année en partenariat avec les Amandiers de Nanterre dans Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat, avec 81 avenue  Victor Hugo d’Olivier Coulon-Jablonka et les migrants en acteurs amateurs, chez Les gens de Séoul 1909 et 1919 dans l’observation entomologiste des peuples d’Orient, ou bien, éclairé par Brigitte Jaques Wajeman, l’expression chez Polyeucte du fanatisme, décidément de toutes les époques.

En partenariat avec les réseaux théâtraux, chorégraphiques et musicaux les plus dynamiques d’Ile-de-France, et en s’appuyant sur des talents prestigieux issus des cinq continents, dont Thomas Ostermeier, Lucinda Childs, Yan Garbarek…excusez du peu !…, les engagements de L’apostrophe se poursuivent sur son territoire de rayonnement local et départemental pour que se développe la culture, ce moyen raffiné de comprendre et d’exercer la vie selon Antonin  Artaud. 

Tous les rendez-vous de ce programme rapprochent  l’art vivant, la connaissance, la culture, l’émotion,  des populations de tous âges et de toutes conditions réunis dans les salles de spectacles et dans  les innombrables terrains d’expression de l’action culturelle  auprès de nos multiples relais.

L’immatériel, qui est la substance de ces échanges, confère ainsi un sens profond  et une épaisseur singulière aux aventures qui font humanité.

En phase avec la complexité de ses expressions et de ses  missions, le théâtre vivant, au cœur de la cité, confirme dès lors qu’il n’est pas une décoration de la société mais son miroir grossissant mieux…  sa conscience.* 

 

Jean Joël Le Chapelain
Directeur

*d’après Vladimir Maïakovski