F(L)AMMES

Ahmed Madani • Madani compagnie

Depuis 2012, Ahmed Madani déploie Face à leur destin, aventure artistique qui met sous les projecteurs la jeunesse des quartiers populaires et se décline en trois pièces. Après Illumination(s), spectacle dans lequel neuf jeunes hommes « à capuches » contaient leur histoire à travers le prisme de trois générations, le metteur en scène donne la parole à dix jeunes femmes n’ayant aucune expérience de comédienne et qui jouent, rient, dansent, dévoilent leurs rêves et leur sensibilité. Mêlant histoire intime et histoire de l’immigration, mémoires individuelles et collective, le récit choral de F(l)ammes se déploie à partir de la matière vive issue de ces fragments de réel. Sur le territoire imaginaire du plateau de théâtre, préjugés, idées reçues et a priori s’effacent.  

 

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NOTE D'INTENTION

Si les jeunes hommes d’Illumination(s) incarnaient des agents de sécurité qui énonçaient aux spectateurs, non sans dérision : « Nous sommes là pour vous protéger de nous-mêmes », les jeunes femmes des quartiers populaires ne peuvent pas se prévaloir d’être des agents dangereux pour l’ordre public. Les médias n’en parlent que rarement tant leur discrétion, voire leur disparition des espaces publics est patente. Pourtant la réalité de la vie de ces jeunes femmes est plus complexe, plus riche, plus créative que ne les présentent les discours sociologiques, journalistiques, politiques. Explorer leur moi intime, comprendre leurs doutes, leurs peurs, faire état des promesses dont elles sont porteuses, sont les moteurs de cette aventure artistique.

L’histoire de l’immigration en France est scandée par de grands moments dont la question des femmes semble être le point aveugle. Pendant longtemps cette partie de la population fut considérée comme un enjeu mineur. Leur visibilité était jugée et perçue sans problème, c’est-à-dire, comme une présence ne portant pas et ne pouvant pas porter atteinte à l’ordre public. Etant la partie la moins visible « des minorités visibles », les mondes médiatiques, politiques, et même scientifiques ont généralement une attitude compatissante, voire paternaliste à l’encontre de ces jeunes filles particulièrement si elles sont d’origine maghrébine. Les stéréotypes à leur encontre sont souvent positifs. Elles seraient moins problématiques que les garçons, la plupart du temps appréhendés au travers du prisme de la violence, de la délinquance, de la toxicomanie ou de l’exclusion. Les jeunes filles auraient moins de difficultés à trouver leur place au sein de la république, seraient plus scolaires, sont souvent perçues comme des agents de l’intégration. Victimes emblématiques de la violence patriarcale, le discours dominant leur prête un désir quasi inhérent de libération. Ce discours qui se veut émancipateur a cependant un potentiel aliénant pour les jeunes filles d’origine maghrébine : l’émancipation se fait au prix d’une rupture, d’un déni de la filiation et de l’affiliation d’origine. Parallèlement à ces images condescendantes, une autre plus menaçante : celle de la « Française voilée » représentant un danger pour les valeurs de la République. C’est par la manifestation ostentatoire de leur conviction religieuse qu’elles sont devenues en 1989 des agents du trouble social et qu’elles ont intégré les cohortes de l’ennemi extérieur agissant à l’intérieur.

Comment décoder ces modes de pensées et sortir de ces représentations omniprésentes dans les esprits, tel est l’un des enjeux de mon projet artistique. Je souhaite creuser plus profondément dans la vie de ces jeunes femmes, mettre en évidences leurs rapports à leurs filiations, les conflits intergénérationnels, les contradictions et les compromis à l’œuvre dans leur for intérieur et dont peu de gens ont connaissance. La mise en perspective de leur situation actuelle avec les évènements historiques qui ont marqué les cinquante dernières années est un des axes de l’écriture. On ne peut faire abstraction du fait qu’elles appartiennent à une minorité qui partage une histoire commune houleuse et douloureuse, mais aussi enchevêtrée et co-construite avec la France. L’appréhension de leur place dans la société, considérée dans ce contexte historique et socioculturel, sera un élément fort de la dramaturgie ouvrant sur des séquences épiques et poétiques. Le destin de ces jeunes femmes est inéluctablement lié aux combats qu’elles mènent individuellement au quotidien pour s’émanciper des contraintes liées aux différences entre les sexes et de l’allégeance aux traditions familiales. Ces combats ne sont pas dissociables des combats que mènent toutes les autres femmes en France, tant il est clair que les formes de violences contre les femmes observées dans les cités, représentent une forme exacerbée des rapports de domination entre hommes et femmes à l’œuvre dans la société française.

Dans une démarche en cohérence avec celle développée pour la création d’Illumination(s), j’entends constituer un groupe d’une dizaine de jeunes femmes nées de parents immigrés, expertes de leur vie quotidienne, de leur féminité et de leur histoire familiale. Ce qui m’intéresse c’est leurs identités multiples, instables et mouvantes, c’est leur présence, leur sensibilité, leur désir de prendre la parole, de s’exprimer sur une scène, de jouer, danser, rire, creuser en elles, se raconter. Le champ d’exploration sera élargi aux vies des mères, grand-mères et pères.

Les anciens sont en train de céder leur place sans avoir pu transmettre toute leur histoire, bon nombre d’entre eux en ignore les tenants et aboutissants politiques et ceux qui en ont connaissance se taisent par pudeur, voire par honte. Le passé apparaissant comme un espace de nostalgie contrariée par les réalités du présent. Si l’approche documentaire contribue à alimenter la dramaturgie, elle n’en sera pas la seule source d’inspiration. Le travail sera aussi articulé autour de textes que j’écrirai en prenant en compte la composition du groupe, sa dynamique et sa réactivité. Entre narration et incarnation, séquences chorales et monologues, parties dansées et chantées, scènes de comédie et récit poétique, je voudrais réaliser un théâtre de la révélation, montrer cette face cachée qu’on ne voit pas.

Pendant les différents laboratoires de recherche, accompagné de mes collaborateurs, scénographe, assistant, vidéaste, technicien, je mettrai en place un protocole de travail rigoureux où les participantes apprendront à être au plus près d’elles-mêmes, à jouer le moins possible. Le fait que les protagonistes du projet n’aient pas d’expérience du théâtre est pour moi un facteur dynamique. Comment les principes et conventions même du théâtre peuvent-ils être modifiés lorsque ce dernier est pratiqué professionnellement par des personnes qui n’en maîtrisent pas les codes ? Cette question m’intéresse en premier chef. Il s’agit de poursuivre ma réflexion sur la place de l’art théâtral dans le contexte de l’actuelle politique culturelle, et par là même d’explorer des modes d’appropriation de la création artistique par des jeunes qui en sont majoritairement exclus et par les populations dont ils sont originaires. Je voudrais que nous dessinions ensemble une sorte de manifeste autobiographique qui rendra compte de l’intime, du singulier, du générique et de l’universel.

Nous traversons une période particulièrement houleuse où les discours populistes se développent et où les replis identitaires, les peurs archaïques refont surface. La société se partitionne entre exclusion et inclusion, musulmans et chrétiens, blancs et noirs, orient et occident, travailleurs et chômeurs, riches et pauvres, cultivés et incultes. Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fera entendre une parole trop souvent confisquée. Certes, des avancées sont faites sur la parité, le partage des tâches domestiques au sein de la famille, le droit au travail, la liberté sexuelle, mais il reste encore un long chemin à accomplir pour que les jeunes femmes des quartiers populaires accouchent de la moitié du ciel.
Ahmed Madani

 


texte et mise en scène Ahmed Madani • avec Anissa Aou, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye, Inès Zahoré • assistante à la mise en scène Karima El Kharraze • regard extérieur Mohamed El Khatib • création vidéo Nicolas Clauss • création lumière et régie générale Damien Klein • création sonore Christophe Séchet • chorégraphie Salia Sanou • costumes Pascale Barré, Ahmed Madani • coaching vocal Dominique Magloire, Roland Chammougom • régie son Jérémy Gravier • administration et production Naia Iratchet • diffusion et développement Marie Pichon • ©François Louis Athénas

production Madani Compagnie • coproduction Le Théâtre de la Poudrerie / Sevran,  Le Grand T théâtre de Loire‐Atlantique, L’Atelier à spectacle ‐ scène conventionnée de l’Agglo du Pays de Dreux, La CCAS Fontenay‐en‐Scènes / Fontenay‐sous‐ Bois, ECAM / Kremlin‐Bicêtre • soutien La Maison des métallos, Le Collectif 12 / Mantes‐la‐JolieILa MPAA / Paris, La Ferme de Bel Ébat /  Guyancourt, La Maison des Arts et de la Culture de Créteil, Commissariat Général à l’Egalité des Territoires, Conseil départemental de Seine‐Saint‐Denis, Conseil départemental du Val‐de‐Marne dans le cadre de l’aide à la création, ARCADI Île‐de‐France • partenaire La Terrasse
Madani Compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Ile‐de‐France et par la Région Ile‐de‐France. 

AUTOUR DU SPECTACLE 

• durée 1h45
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• âge 13 ans et +
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Rencontre avec l'équipe artistique
à l'issue de la représentation du 16 janvier

PARTENAIRE(S)