PEINDRE L'INSTANT OU L'INSTANT DE PEINDRE

Jean-Pierre Plundr - peintre

En étroite relation avec son travail de peintre, Jean-Pierre Plundr cultive un jardin secret situé dans l’espace de ses carnets. Ceux-ci sont constitués à la fois de notes d’atelier, d’impressions écrites et dessinées lors de voyages dans les îles de l’Égée, de Thassos à Ikaria, de Patmos à Sifnos, de Folegandros à Tinos, ou encore dans la campagne d’Auvers-sur-Oise ou du Pays de Caux. Les carnets relatent également les voyages projetés dans les îles du Pacifique, en Nouvelle Irlande, en mer de Salomon ou aux Fidji. Ces notes, poèmes, dessins, peintures miniatures se présentent comme une suite musicale où l’auteur prend plaisir à peindre dans l’instant les vibrations de la lumière et des sentiments.  Pour la septième édition de la Fresque de L’-Théâtre des Arts, Jean-Pierre Plundr dévoilera quelques extraits de ses “journaux dessinés”, les recomposant pour l’occasion sous la forme d’un grand collage où viendront cohabiter, les souvenirs d’une plage bordée de Tamaris, la couleur du vent dans les oliviers, le croquis d’un masque océanien, l’ombre des érables dans un jardin ; toutes ces images reliées par le souffle léger d’une écriture.
 

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BIOGRAPHIE

« À vous, voici ma biographie !

Je suis né à la fin du printemps de l’année mille neuf cent cinquante-sept. L’été fut chaud et ensoleillé. Il se prolongea jusqu’aux derniers jours d’octobre. Ainsi, j’ai passé les premiers mois de mon existence dans un berceau à l’ombre des fruitiers d’un jardin. Pour me protéger des guêpes et autres insectes malveillants, un discret voile de tulle m’a fait percevoir le monde, allongé que j’étais, derrière la trame protectrice d’un tissu. J’ai dû emmagasiner dans cet état, les vibrations de la lumière dans les feuilles, enivré par le parfum des fruits à point qui tombaient sur la pelouse. Il faut croire que mon cerveau en formation, réceptif à ce qu’on nomme les fonctions implicites de la mémoire, orienta pour toujours ma perception du monde ; je ne le conçois désormais  que comme un jardin d’Éden soumis aux caprices d’une lumière changeante.

Vers les dix ans, le dimanche, ne trouvant que l’ennui, dans un petit cabanon aménagé au fond du potager familial, j’ai commencé à peindre. Un cerisier majestueux régnait en maître sur ce territoire. Grimpant sur ses dernières branches pour assurer la cueillette, je pouvais voir à l’horizon les premiers gratte-ciel de la ville offrir leurs sommets vaniteux au ciel.

À dix-huit ans, J’ai rêvé d’être architecte et ne le devenant pas au cours d’études buissonnières où je passais plus de temps dans les musées et les bibliothèques qu’à ma table, le vent de la peinture m’a rattrapé logiquement. Cette passion a balayé d’un coup l’échafaudage de mes architectures de papier. J’ai sérieusement  envisagé qu’hélas je ne pouvais que répondre à cet appel.

Longtemps, je me suis couché tard ou pas du tout, aimant travailler la nuit, sortant peu de l ‘atelier, excité par cette prétention ridicule que je pourrais être porteur de nouveauté. Je me suis souvent ruiné les yeux et le dos en remplissant mes tableaux d’une superposition de trames et de grilles dont l’exécution minutieuse et obsessionnelle exigeait à la fois concentration visuelle et position peu confortable. Coupé de ce monde qu’on dit culturel,  j’ai trouvé comme moyen de m’y relier,  la  pratique épistolaire d’un autre âge ; celle-ci m’a permis toutefois de rencontrer et de devenir ami avec des artistes et des écrivains. Leurs sages paroles ont tempéré mes ambitions.

Maintenant que l’âge mûr est venu me visiter sans que je n’en sois préalablement informé, je me suis redressé  enfin  pour soulager ma colonne vertébrale et éloigné de mon tableau pour m’accorder avec les capacités optiques de mes lunettes. En un mot, je me permets aujourd’hui un peu plus de désinvolture et de distance ; j’ose même dire que je retrouve, au cours de mes voyages en Grèce,  dans le bleu de l’Égée autant  de satisfaction à représenter sur mes carnets les dessins de l’ombre d’un tamaris sous lequel je somnole avec vigilance, que de concevoir un tableau monumental résumant ma pensée. Façon sans doute de revenir avec innocence aux illuminations de la première enfance, auxquelles je suis resté fidèle, quand les variations de l’intensité lumineuse orientaient le regard vers la gratuité et la jubilation du regard. »
Jean-Pierre Plundr