VADER

Peeping Tom , Gabriela Carrizo / Franck Chartier
La fantaisie n’a pas d’âge

Chassez le naturel, il revient en contrebande. À la tête de la compagnie belge Peeping Tom, voilà quinze ans que Gabriela Carrizo et Franck Chartier font tourner dans nos têtes de spectateurs le manège des vies ordinaires, au fond pas si banales que cela. Après avoir privilégié les intérieurs domestiques (Le Jardin, Le Salon et Le Sous-sol) pour y camper de succulentes scènes de genre, Peeping Tom s’est lancée dans une nouvelle trilogie dont la famille est le prisme. Vader (Père), qui en est le premier volet, prend ses quartiers dans la salle d’une maison de retraite. Une vie sur le déclin, ponctuée par une chorale de refrains nostalgiques ? Sans doute. Mais où la fantaisie n’a pas dit son dernier mot, entre valse des souvenirs et saveurs burlesques.

• durée estimée du spectacle : 1h30

 


Vader se déroule dans la salle des pas-perdus d’une maison de retraite. Des murs imposants, d’un turquoise stérile et administratif, écrasent les personnages et accentuent le fait que l’action a lieu en sous-sol. Peeping Tom a toujours aimé investir des éléments du décor de pouvoirs d’animation et, à travers les années, on a vu des lits et des canapés avaler des acteurs, des caravanes qui tremblent, ou un vieux théâtre résonner avec une vie propre. A ce niveau, le contraste avec Vader est frappant.

Rien ici n’est animé, et la combinaison du monumental avec le dégarni suggère un vide envahissant. L’unique fenêtre résume cet entre-monde dans lequel se trouvent les personnages : trop haut pour voir à travers ou même l’ouvrir, elle semble être un signe pour la ligne qui s’efface entre la vie et la mort. Dans Vader, on a quitté le monde des vivants, mais on n’a pas tout à fait rejoint celui des morts.

Au centre de cet espace trône la figure du père, qui semble se détacher de nous, se distancier peu à peu de la société des hommes. Son effacement ne renvoie pas tant à l’histoire d’un individu qu’à la mythologie même du père. D’où cette situation, qui combine différentes fonctions symboliques : il appartient au père, après tout, d’être vieux, et d’osciller entre une présence opprimante et une absence égoïste. La pièce exploite le potentiel dramatique d’un archétype en interprétant les dimensions qu’il occupe dans notre imaginaire, et les façons souvent absurdes, dramatiques et drôles avec lesquelles nous y faisons face. Comme dans les autres pièces de Peeping Tom, l’engagement esthétique consiste ici à extraire la force émotionnelle de chaque situation ; à travers des scènes qui explosent et s’immobilisent aussi brusquement, le père apparaît à la fois divin et ridicule, doté d’une riche vie mentale, et déconnecté, sur le déclin, vide. Son passé recèle-t-il un secret profond, ou serait-il simplement fou ou délirant ? Les autres résidents et le personnel l’observent avec amusement et haine, affection et indifférence.

La vieillesse, plus que d’être simplement un attribut symbolique du père, offre ses propres possibilités théâtrales. En particulier, certaines scènes jouent sur ce fossé grandissant entre la perception et la réalité dans le corps en déclin et le cerveau sénile. Le temps semble ralentir, comme pour s’accorder à la lenteur des gestes ; la parole et la musique deviennent bruit, la vision se trouble, et le monde lui-même semble ne faire sens seulement dans la mesure où il incarne un souvenir ou une projection. Le père était peut-être musicien ; un choix qui n’est pas anodin, sachant que la musique sous-tend le langage et est profondément connectée à l’intégration de nos facultés mentales. Vader explore avec un humour poignant leur désintégration, ce moment où l’imagination ou la maladie d’un vieil homme, une sorte de Don Quichotte contemporain, menace de faire basculer les réalités du quotidien d’une maison de retraite dans le rêve.

 


création Peeping Tom • mise en scène Franck Chartier • aide à la mise en scène, dramaturgie Gabriela Carrizo • création et interprétation Leo De Beul, Marie Gyselbrecht ou Tamara Gvozdenovic, Hun-Mok Jung, Simon Versnel, Maria Carolina Vieira, Yi-Chun Liu, Brandon Lagaert avec l’aide de Eurudike De Beul • assistance artistique Solijin Kim, Camille de Bonhomme • composition sonore et arrangements Raphaëlle Latini, Ismaël Colombani, Eurudike De Beul, Renaud Crols • mixage audio Yannick Willox  • conception lumières Peeping Tom, Giacomo Gorini  • costumes Peeping Tom • conception décors Peeping Tom, Amber Vandenhoeck • construction décors Atelier KVS  • direction technique Filip Timmerman • techniciens Joëlle Reyns, Hjorvar Rognvaldsson, Wout Rous, Amber Vandenhoeck

Production Peeping Tom • coproductions Theater im Pfalzbau / Ludwigshafen, Théâtre Royal Flamand – KVS / Bruxelles, Festival GREC / Barcelone, Hellerau – European Center for the Arts / Dresden, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de la Ville / Paris, Maison de la culture / Bourges, La Rose des vents / Villeneuve d’Ascq, Le printemps des comédiens / Montpellier • aide Szene Salzburg Sommerfestival / Salzburg • soutien Communauté flamande • remerciements Héloïse da Costa, Blandine Chartier, Seniorencentrum Brussel vzw

programme de salle: 
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